La masse, Le problèmes des élites Louis Baudin 1943

Pour raisonner sainement au sujet de la société, il faut prendre le contre-pied de la thèse de J.-J. Rousseau et à partir de l’inégalité naturelle entre les hommes : inégalité totale, de corps et d’esprit, inégalité indestructible, irrémédiable. C’est la première caractéristique qui frapperait l’habitant de Sirius. Personne n’a de sosie.
Il ne faut donc jamais considérer les hommes comme un bloc homogène, et qui dit « individu » parle d’une moyenne qui, comme toutes les moyennes, n’ont aucun sens lorsque la dispersion est considérable.
Mais cette observation élémentaire une fois faite, une autre s’impose, propre à notre temps, – la dynamique après la statique, – la psychologie de l’homme évolue et elle tend à passer de l’aspect individuel à l’aspect grégaire. Phénomène considérable qui risque de bouleverser le monde.
L’évolution économique est à l’origine de cette transformation: augmentation de la population, concentration, rationalisation, planification de l’entreprise, tout réagit sur l’homme en tant que producteur au consommateur. À la fabrication série, correspond le travailleur non qualifié: à l’objet standard, le client standard. La machine, en rendant le geste automatique, mécanise l’ouvrier; en uniformisant le produit, elle uniformise l’acheteur. Inversement, l’homme-type n’est apte qu’au travail planifié et crée une demande de marchandises–type. L’interdépendance de l’homme et de la chose devient totale.
Ce n’est pas tout. De plus en plus se forme une psychologie de la foule, non seulement par le fait des circonstances qui imposent aux hommes des réglementation de plus en plus étroites, des contraintes et des uniformité dues au malheur des temps, mais encore, ce qui est beaucoup plus grave, par une sorte d’abdication volontaire de l’individu, qui se perd dans son milieu, qui se réduit, qui s’efface lui-même.
Cette personne évanescente qui s’agglutine aux autres et ne subsiste que par adhérence, nous la connaissons tous. Elle est le produit des pressions politiques et sociales, des parties, des syndicats, des groupes dont la loi principale est celle du conformisme. Elle est le produit aussi de la presse, de la T.S.F., du cinéma, de tous ces instruments qui auraient pu engendrer le progrès et qui ont trahi leur mission. Que peut-être la personnalité de celui qui prête l’oreille au speaker dès qu’il ouvre les yeux et qui ne consent plus a échanger des propos avec sa femme et ses enfants pendant les repas qu’au son d’un jazz ou d’une chanson de café-concert[1]? Tout instant de loisir inoccupé est pour lui une source d’ennui; il lui faut des distractions et des plaisirs, on dirait qu’il a peur de s’ennuyer quand il se rencontre avec lui-même, et sans doute n’a-t-il pas tort, car il ne trouverait en lui que le néant.
Cet homme, c’est celui que les philosophes nomment l’homme–masse. La masse n’a pas une conscience collective différente, par sa nature, des consciences des unités qui la composent, mais elle élimine les particularités individuelles est ce qu’on porte à la manière d’une personne unique simplifiée. Les supériorité s’effacent, seuls subsistent les traits communs capables de cimenter les unités assemblée. Ces traits sont les moins nobles. Ce que l’on trouve, en effet, dans la plupart des hommes et ce qui constitue la psychologie de foule, c’est l’égoïsme et l’ignorance. L’égoïsme amène la masse à ne s’intéresser qu’à elle-même, l’ignorance la conduit à vivre dans l’immédiat, dans l’imprévoyance.
La masse se distingue du “corps” qui a sa hierarchie, son point d’honneur, sa tradition. Ses caractères essentiels sont l’inertie et l’absence de sens critique.
L’inertie implique que toute force de propulsion vient de l’extérieur: sous l’action de cette force, le démarrage de la masse est lent à se produire, mais une fois le mouvement déclenché, il se poursuit de lui-même et ne peut être arrêter qu’avec difficulté. La masse va loin, elle va trop loin: c’est l’histoire de toutes les révolutions.
L’absence de sens critique a pour conséquence de faire vivre la masse dans l’artificiel, de l’amener à ne voir que le vêtement, comme dit Carlyle, de la rendre influençable par les éléments extérieurs les plus grossiers, tel que la réclame, la propagande, de la faire obéir aux mots plutôt qu’aux idées, d’où le succès des «  slogans ».
Tel est ce milieu neutre, non absolument homogène, car des noyaux se forment çà et là, disons plutôt colloïdal. L’esprit d’imitation y domine. Bien des romanciers ont brodé des variantes sur le terme de la termitière ou de la fourmilière humaine.
Ce conformisme donne naissance à l’intolérance. Toute pensée libre est une hérésie, toute dissidence est regardé comme une provocation, toute élimination de cette dissidence comme une épuration. L’homme supérieur devient suspect: « à la première défaillance, la masse s’en défait en le dévorant ». Le sens de la responsabilité, qui est individuel, tend à s’effacer: qui a frappé ? Tout le monde, donc personne. Le coupable est indiscernable.
A l’intérieur de la masse, les différenciations s’effacent par une pression lente et continue, l’égalitarisme s’installe et, s’imposant à l’esprit, devient un idéal. Il y a plus d’un siècle quand des pages prophétiques de Tocqueville expliquait que le désir d’égalité est une passion redoutable car loin de décroître au fur et à mesure qu’il reçoit satisfaction, il s’exaspère au contraire à la pensée qu’il se rapproche du but. Il ne peut être apaisée que par un nivellement total. Les hommes se précipite sur l’égalité comme sur une conquête. Ne leur dites pas qu’en se livrant aussi aveuglement à une passion exclusive, ils compromettent leur intérêt les plus chers, ils sont sourds, ne leur montrez pas la liberté qui s’échappe de leurs mains, tandis qu’ils regardent ailleurs, ils sont aveugles.


[1] Suivant le rapport de lUnion internationale de la radio, session d’Ouchy 1938, il y aurait 31 200 000 postes récepteurs en Europe, sans compter la Russie.La masse,

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Un groupe de chercheurs en économie autrichienne
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