FREDERIC BASTIAT et les néo-économistes

Les pages suivantes sont écrites en vue de défendre les idées de Fréderic Bastiat, non contre les attaques de ses adversaires, mais contre l’oubli et l’ingratitude de ses successeurs de nos jours qui, tout en développant les théories déjà soutenues par lui, il y a plus de quarante ans, aiment à se représenter comme les inventeurs de ces idées et, par-là, comme les rénovateurs de notre science, si bien qu’ils se sont donné le nom de néo-économistes.

Ceci ne doit pas trop nous étonner : de nos jours on admire peu ce qui a été pensé et écrit il y a quarante ans. Et, sous plusieurs rapports, ce qui manque d’estime semble justifié; car c’est l’ombre, que jette la lumière des admirables qualités de la période où nous vivons ; l’aversion de tout ce qui n’est pas sincère et réel, l’aversion de tout ce qui est de convention dans l’art et les mœurs, dans l’appréciation de beauté, soit physique, soit morale.

Mais ces mêmes qualités, ce culte de la vérité et de la nature, doivent nous faire applaudir aux idées et aux écrit de Bastiat, parce que lui n’a jamais connu d’autre idéal que la nature et la vérité et parce qu’il est par-là si éminemment moderne. C’est lui le champion infatigable du libre développement de l’individu, combattant sans relâche les protectionnistes et les socialistes dont les uns veulent restreindre la liberté d’échange entre les nations, les autres régler les relations de l’humanité entière.

C’est à cause de ces qualités que nous ne devons pas tolérer que l’œuvre de Bastait soit ignorée par ses successeurs ; que les vérités qu’il a trouvées, soient montrées au monde comme des diamants, nouvellement déterrées par eux, et cela tellement enfouis dans une monture embrouillée, que l’éclat du diamant en est obscurci et que le peuple ne pouvant découvrir la pierre précieuse, la rejette avec dédain. Ce sont les économistes « savants » eux-mêmes, qui détournent l’esprit du peuple de notre science et le préparent aux sophismes populaires de ceux qui promettent l’accomplissement du rêve de bonheur.

On sait que Bastiat était persuadé que la société humaine est subordonnée à des lois non moins salutaires que celles qui régissent les choses matérielles; que les intérêts de tous sont essentiellement harmoniques et que la misère existante n’est causée que par la violation des saintes lois de la nature. Eh bien ! on peut désapprouver son système de faire ressortir le contraste entre la nature toujours bienfaisante et l’humanité toujours corruptrice, on peut déclarer que c’est nier la loi de Ricardo, on peut démontrer que la propriété foncière, cette institution toute naturelle, laissée en pleine liberté cause des rentes foncières et des prix de loyer toujours grandissants et que c’est le devoir de l’homme d’agir ici en régulateur, cela n’empêche pas que Bastiat n’ait expliqué les lois de la société humaine d’une manière si simple et, en même temps, si extraordinaire, que le lecteur doit avouer que tous ses prédécesseurs, bien qu’ils aient enseigné beaucoup de choses justes et vraies, n’ont pu voir qu’un seul côté de la question, tant ils étaient absorbés dans leur propre science, mais que Bastiat, n’étant qu’un homme simple et intelligent, a pu voir comprendre et expliquer tout. Il est dans le vrai: tout ce que ses prédécesseurs avaient trouvé, est fondu par lui en un ensemble parfait dans le feu de son esprit. Après Bastiat, on ne saurait rien trouver de nouveau sur le terrain où il a travaillé ; sur ce terrain, tout changement, au lieu d’être une amélioration, devra toujours reconduire soit aux œuvres moins parfaites d’autrefois soit à celles d’une décadence confuse et surchargée.

Tel est le sort de tous ceux, qui, après Bastiat, ont tâché de reconstruire les principes de l’économie politique. Tel est au aussi le sort des auteurs dont je veux parler  dans ces pages et qui se proclament si pompeusement les fondateurs de la néo-économie; car ils ne veulent pas combler la lacune, qu’on pourrait découvrir dans l’œuvre de Bastiat. Non, sans le citer comme auteur, et, probablement sans l’avoir compris, ils s’emparent de sa théorie des fondements de la société humaine, comme si c’étaient eux  qui auraient les premiers jeté un coup d’œil juste sur la société.

Le fondement de l’économie politique, c’est la théorie de la valeur, et je tâcherai de démontrer dans ces pages, que le système de valeur des néo-économistes n’est autre que celui de Bastiat ; la réforme, dont ils sont si fiers, n’en est pas une pour celui qui a lu Bastiat. Dans ce tempos où chacun raisonne et déraisonne sur les questions sociales les plus graves, les prétentions des néo-économistes ne peuvent que diminuer encore le peu de confiance que le peuple met dans notre science ;- dans ce temps il est fort dangereux que l’œuvre d’un économiste classique soit reniée par ses successeurs, qui, a une démonstration simple et claire, substituent une philosophie confuse et vague, peu différente du reste de la théorie du maître. Pour prouver ma thèse, je mettrai les « Harmonies » de Bastiat à côté de l’œuvre des écrivains V.Böhm-Bawerk et Von Wieser[1], les apôtres de la néo-économie, qui ont adopté et élaboré les idées de Menger et de Stanley Jevons.

On sait que Bastiat trouva l’origine de la valeur des choses dans le service qu’elles nous rendent, là nous combattons les obstacles qui se mettent entre nos désirs et leur satisfaction. La valeur dépend par-là, selon Bastiat, aussi bien de la grandeur de notre désir, que l’efficacité du service.

Sans aucun doute, notre estimation personnelle de l’aptitude de l’objet à nous conduite au but, et notre estimation personnelle de ce but auront pour une grande influence sur la fixation de la valeur du service dont nous croyons l’objet capable. Notre estimation du service de l’objet en question dépend de la quantité dont nous pouvons disposer, et de la comparaison de cet objet à d’autres, capables, eux aussi, de nous conduire au même but.

C’est donc l’estimation personnelle, dépendant de l’utilité et de la rareté ? Voilà l’opinion de Bastiat ; eh bien, c’est précisément la théorie des néo-économistes, ce sont leurs propres paroles. Eux aussi trouvent l’origine de la valeur dans l’existence d’obstacles entre les besoins humains et leur satisfaction. Tous leurs traités sur la valeur commencent par des chapitres, consacrés aux besoins de l’humanité. On lit chez eux des définitions, telles que : « décisif pour la grandeur de la valeur est : 1° lequel entre nos besoins dépend de l’objet ? et 2° quelle est l’importance de ce besoin?[2] Et ailleurs: aux sortes de besoins correspondant au jugement sur l’importance de ceux-là » et d’innombrables formules de ce genre.

Examinons maintenant de plus près les trois éléments, qui constituent la valeur. En premier l’estimation personnelle. Ceci est l’élément que les néo- économistes ont choisi comme fondement de leur théorie, ce qu’ils nomment la valeur subjective[3] comme terme plus juste pour ce qu’on appelait autrefois la valeur d’utilité.

« Il ne fut donné » selon eux , « qu’aux explorateurs derniers de découvrir dans cet élément, négligé par tous leurs prédécesseurs, le porteur d’une des théories les plus importantes de l’économie politique, l’objet de lois fort remarquables, dont la portée dépasse de beaucoup les limites de la théorie de la valeur et qui servent de base à toute définition théorique de notre science[4] ».

Je pourrai citer bien d’autres passages encore prouvant la conviction de ces auteurs, qu’ils ont réformé l’économie politique de fond en comble en prenant pour base la valeur subjective[5], prouvant aussi qu’ils sont très fiers de leur apparente découverte; entre autres M. von Wieser écrit dans la préface de son livre « Der Natürliche Werth » : « je peux dire qu’on a jamais publié une théorie de la valeur plus complète que celle que je développe ici ».

Mais cette « valeur subjective » n’est-elle pas la même chose que le service, dont nous croyons un objet capable pour la satisfaction de nos besoins ? Sans aucun doute.

Qu’on lise dans l’ouvrage cité de v. Böhm-Bawerk (page 147):

« Die  ganze  Theorie  vom  sübjectiven  Werthe  ist  nichts anders als eine « grosze Kasuistik  darüber. wann, ünter  welchen umständen  und ” wieviel von einem Gute für unsere Wohlfahrt abhangt [6].  »

Est-ce autre chose que  le service  que  les objets  nous  rendent?

Peut-on  s’imaginer rien de plus subjectif  que la théorie de Bastiat, qui nomme par exemple comme  base de la valeur du chant ou de la comédie : « Que,  parmi  les plaisirs, dont  ils (les hommes riches ou aisés)  sont le plus avides, figure au premier rang celui d’entendre « la belle musique  de Rossini,  chantée  par  Mme Malibran  ou  l’adorable poésie de Racine, interprétée par Rachel [7]Tout dépend du « jugement, qu’on  porte  des services, témoin  la grande  valeur  de certaines reliques, qui sont payées si cher par les croyants[8] ».

La valeur en dépendant du service, qu’un objet nous rendra, doit correspondre à notre jugement  sur  l’utilité [9]de cet  objet.  Et  n’est­ ce pas  là la valeur subjective?

De même Bastiat avait déjà condamné l’opposition  de valeur d’usage et valeur d’échange[10]; on  sait  qu’il a remplacé  ces  termes par utilité (gratuite  et  onéreuse) et  valeur. Tout  ce  qui  est  utile a de la valeur subjective et, lorsqu’une chose utile n’est pas gratuite, qu’elle ne peut  être obtenue  sans  peine,  ce qui fait  qu’elle  est  rare et qu’on apprécie le service rendu par celui qui l’importe ou la fabrique,  alors un  tel  objet aura  de la  valeur d’échange.

Je crois avoir prouvé que Bastiat avait déjà mis en avant le fondement subjectif de la valeur.  Passons aux deux  autres  éléments qui constituent la valeur, et examinons si Bastiat les a déjà  connus.

                                                                L’UTILITE

Examinons d’abord si le système des néo-économistes, quant à cet élément de la valeur, ne reproduit pas seulement les mots, de Bastiat, mais également ses idées. Car le mot utilité peut s’employer en deux sens. On peut dire un objet plus utile qu’un autre au point de vue philosophique, en appliquant cette qualification au pain utile et non pas au diamant, mais on peut aussi  entendre  par l’utilité d’un objet: l’aptitude de cet objet à remplir un certain besoin, et alors, pour celui qui veut se parer, un diamant sera beaucoup plus utile qu’un morceau de pain. Eh! bien, il est évident que tant Bastiat que les néo-économistes ne parlent que de cette dernière utilité et qu’il existe vraiment une parfaite identité entre les deux systèmes.

Chez Bastiat, cela résulte déjà de sa définition de « service ». Il écrit : « Quand on pose cet axiome : l’utilité est le fondement de la valeur, si l’on entend dire; le service a de la valeur, parce qu’il est utile à celui qui le reçoit et le paie, je ne disputerai pas. Le   mot service renferme  tellement  l’idée  d’utilité,  qu’il n’est  autre   chose que la traduction  en français et même  la reproduction littérale du mot latin uti, servir. Mais  malheureusement  ce n’est  pas  ainsi que Say  l’entendait. Il trouvait  le principe de la valeur  dans  les qualités  utiles, mises par la nature dans les choses elles-mêmes[11] ». Voilà   l’opinion   de  Bastiat..  Et  les néo-économistes? Eux aussi expliquent  que  les  écrivains  antérieurs  s’étaient toujours étonnés de l’anomalie que des vivres  indispensables  ont  parfois  une  valeur beaucoup  moindre  que  des  bijoux  fort  superflus, par ce  rail que ces écrivains confondaient  ainsi l’utilité  philosophique,  qui  désigne leur place à tous nos besoins, du plus nécessaire jusqu’au  plus frivole, avec  la  capacité   d’un  certain   objet  à  remplir un certain  besoin.

(V.  B.-B.,libidem,  146-151.}

Si  l’on veut un exemple fort  curieux  de  la  ressemblance   entre le « Nutzen » des néo-économistes et le “service » de Bastiat, qu’on lise B.-B. ibidem page 193, où l’auteur, parlant des biens de deuxième ou troisième ordre (les matériaux en train de fabrication) fait dépendre leur valeur du service  (il dit : Nuztdienst, c’est utilité et service, réunis en un mot), qu’ils peuvent rendre pour nous faire obtenir les biens finaux (biens destinés à la consommation).

                                                             LA RARETE

Voyons maintenant la « rareté » : l’élément nécessaire selon les néo-économistes, pour donner de la valeur aux objets utiles[12] Eh bien! Bastiat ne nie pas la nécessité de cet élément. Là où il juge la théorie de Senior, qui trouve dans la rareté l’élément décisif, il dit qu’il veut l’admettre, lorsqu’on l’entend ainsi: cœteris paribus, un service a plus de valeur dans le cas que nous aurions à vaincre plus d’obstacles en nous le rendant à nous-mêmes, ce qui  fait qu’un autre peut exiger une récompense plus grande en travaillant pour nous.  La rareté  de l’objet  est un de ces obstacles.

Ceci   suffira pour ce  qui  concerne  les éléments  d’« utilité » et  de « rareté » : l’identité des deux théories de la « valeur » nous semble bien établie.

Néanmoins, on se croira peut-être obligé de faire deux remarques: L’une serait: « Vous comparez deux choses de différente nature, car  Bastiat ne  parle que  de  la valeur  des  services,  tandis  que les néo-économistes ont toujours en vue la valeur des choses elle mêmes. C’est vrai; mais qu’est-ce que nous lisons dans les Harmonies (page 180) : « Je suis loin de nier que la valeur ne passe du service au produit» et qu’est-ce que nous  lisons  dans  le  livre déjà cité de von Wieser : « La valeur d’un objet résulte de son usage (Verwendung) »[13]

Par ces simples citations la remarque me parait réfutée.

L’autre remarque serait :

« L’idée de Grenznutzen n’est-elle pas une trouvaille des néo­économistes, dont ils sont très fiers et pour cause » ?

« Der Werth eines Gutes bestimmt sich nach der Grösze seines Grenznutzens  (la valeur d’un  bien  n’est jamais  plus  grande que celle de  la  dernière addition).»

Mais cette formule est-elle  vraiment une nouveauté ?  N’est-elle pas la conséquence  de la  théorie  de Bastiat ‘!

Lorsque la quantité devient plus grande,  chaque partie aura moins de valeur qu’autrefois, étant devenue  moins rare ; plus de  personnes se présentant pour nous le  fournir, le service de chacun sera moins estimé, que ce même service ne l’était autrefois.

Quant au nouveau terme de Grenznutzen, je ne crois pas qu’il soit  exact.

Grenznutzen, ulilité  limitative est  trop  général,  il ne fallait parler que de valeur d’échange limitative.

L’idée  de  Grenznutzen implique que  de toutes  les  parties,  non seulement la  valeur  d’échange   mais  aussi  la  valeur  subjective  est égale à celle de la dernière addition; et  c’est  là  en  réalité  l’opinion des  néo-économistes.  Mais cette  opinion  est-elle  fondée?   Lorsque j’ai  pris  avec moi à  la  chasse deux  pains  tout  à  fait  égaux, l’un pour  mon  propre  usage,  l’autre  pour  mon chien,  je  ne  peux  pas admettre  que  ces  deux pains ne représentent  pas  pour moi  plus de deux   fois  la  valeur   de  cette  dernière addition, la nourriture   du chien. En  perdant  l’un  des deux  pains,  je   dirais avoir  perdu  la nourriture  du chien,  – l’hypothèse  est  de  M.  Von Bohm-Bawerk, qui  n’est  pas  probablement  grand  amateur  de chiens, – mais  en perdant  les deux pains en même  temps,  alors je sentirai sans aucun doute avoir perdu ma propre nourriture,  aussi bien que celle de mon chien.  Ainsi la valeur subjective  de  ma  provision  est  plus de deux fois celle  d’un   pain  de  chien  et  la  théorie  du  «Grenznützen» doit être bornée  à la valeur d’échange.

Un autre point  faible  dans  les  traités  des  néo-économistes,   c’est qu’ils ne font pas ressortir que l’existence de la valeur est l’effet d’obstacles, de difficultés vaincues, ce qui fait que la valeur de tant de choses diminue, précisément lorsqu’un peuple devient plus riche. Valeur n’a rien à faire avec richesse. Bastiat l’avait dit plusieurs fois expressément: c’est dans l’amoindrissement successif de la valeur que le progrès de l’humanité consiste.

Je crois avoir démontré que  le fondement de  la  théorie de  néo­économistes  n’est autre que celui  de  la théorie  de  Bastiat.  Mais on pourrait demander : n’est-ce  pas  un mérite  de leur part d’avoir développé les  idées de Bastiat,  peut-être  inconsciemment?  Ce  développement  n’était-il  pas nécessaire? Je crois pouvoir  répondre que non, et, si  l’on  insiste,  en  me  demandant,  si,  quoique  superflu,   ce développement  ne  pourrait   être  utile comme explication  des idées de Bastiat, je  dirai que ces auteurs ont  substitué  au   traité  si  clair de Bastiat des raisonnements sans fin,  si  confus et  si vagues,  ornés  de tant  de distinctions[14] et de définitions (dont quelques-unes de 18 lignes « überaus  einfach »  – fort simples – selon  l’auteur)  qu’ils  sont  incompréhensibles  pour  quiconque  n’a  pas l’intelligence  profonde  des Allemands.

Et où nous mène ce torrent d’argumentations?

Parfois aux plus curieuses conclusions.

  1. Bôhm-Bawerk, par exemple (dans son livre « Kapital und Kapitalzins », qui est bâti sur la  soi-disant nouvelle  théorie  de la valeur)  conclut après de longues dissertations que la rente foncière aussi  bien que l’intérêt doit  son existence au fait que la valeur des choses futures est estimée  moindre que  celle  des  choses présentes:  «und  hiermit erst »,  nous lisons  page  280, « wird  die  Lösung  des  Grundrenten­ Problems  bis zu   ihrem  wirbeliçhen   Abschlusze   geführt.  (Ce n’est qu’ici que le problème de la rente foncière est véritablement résolu). »   Ces mots  donnent  peut-être   une  idée  de  la modestie de  l’auteur, quant  à la question elle-même,  j’ose  dire qu’il  n’a  pas  trouvé  l’origine de l’intérêt.

On ne paie pas 3 florins d’intérêt, parce qu’on peut disposer aujourd’hui de fl.100, au lieu de n’en disposer qu’après une année, mais parce qu’on aura, à partir d’aujourd’hui, pendant toute  une année la disposition de ces fl.100. L’hypothèse de V.B.-B étant juste l’on n’aurait pas à ajouter d’intérêt en rendant, après un an l’argent emprunté, car fl.100, payés alors, ne seront plus un bien futur et vaudront en réalité fl.100.

Non, l’intérêt et la rente foncière existent, parce que la nature collabore à la production,  parce que celui qui dispose d’un capital ou d’une terre durant une année, aura le produit annuel des forces naturelles que ce capital ou cette terre représentent.  L’aide de la nature  étant sensée utile, et les capitaux et le sol étant relativement rares, le service des  propriétaires, qui offrent la disposition des capitaux et du sol pendant un certain temps, a de la valeur. La  valeur moindre des choses  futures n’est pas la cause de l’intérêt, mais tous les deux  sont la conséquence de la production de la nature.

Et pour arriver à  sa conclusion fautive,  l’auteur  a  eu  besoin d’une série de pages   innombrables, regorgeant de formules et de noms artificiels  tels que “Werthabschlag »,” Abnütznugsquote”, Nützungsrate », etc., etc.

Comme exemple, comment M. von Wieser aussi se noie dans ses propres théories, je cite le passage suivant: [15]« Tant que les hommes se croient riches en possédant un coin de la terre ou quelques matériaux, ils prouvent par là qu’ils accordent à ces forces, comme récompense, une part des fruits  et  n’accordent  au  travail  que le reste. Le socialiste, qui veut son État aussi riche que possible en capitaux, réfute ainsi sa propre théorie que le travail seul  rend riche ».

Je serais curieux de  savoir  quel  socialiste, si  fanatique  qu’il puisse être dans la foi que l’État peut et doit régler tout, ait  jamais soutenu que la terre et les machines ne collaborent pas à la production. Ce que le socialiste veut, c’est que  chacun ait  un  même  droit sur l’aide de la nature, et que personne ne puisse céder en échange d’argent une partie de  la  terre  et des matériaux; ils veulent que ces facteurs de la production ne soient pas plus  rares pour  l’un que pour l’autre; de sorte que, bien  qu’ils  soient  estimés  fort utiles et d’une grande importance pour la satisfaction de nos besoins, ils n’aient pas de valeur (d’échange). Ceci est tout à fait en harmonie avec la théorie de la valeur de von Wieser et, s’il ne le comprend  pas,  cela  prouve  que  lui  aussi  s’est  noyé  dans  la mer théorique.

De tout ceci, ne résulte-t-il pas  que les livres des néo-économistes ne peuvent  remplacer  les traités si clairs de Bastiat?

Les néo-économistes me font l’effet de fermer au nez du peuple la porte  du  temple  de  la  science,  et d’aller tout seuls  chercher leur chemin en tâtonnant dans l’ombre derrière cette porte fermée par  des corridors  sans fin, qui  mènent  on ne sait où.

Bastiat, au contraire, laisse  la  porte  grande  ouverte,  tout  le monde peut entrer à loisir, et, plein de confiance, on le  suit à la lumière de son jugement si juste, puisqu’il nous conduit directement au but: trouver ce qui est inévitable et bon ! Puisqu’elle est convaincante  et  inspire  la  confiance,  l’œuvre de  Bastiat  est  d’une valeur bien grande surtout aujourd’hui, vis-à-vis des théories utopiques des prophètes de l’égalité et de la contrainte, et c’est pour cela que j’ai voulu protester  contre la manière dont son œuvre qui, de nos jours, après plus de quarante ans semble plus jeune que jamais, est oubliée et reniée par ceux qui se considèrent comme les porte-bannière  d’une nouvelle  économie politique

L.ASSER, Avocat.

Amsterdam, janvier 1893.

[1] Harmonies Economiques, par F.Bastiat, Paris, 1851. Kapital und Kapitalzins, von Dr.V.Böhm-Bawerk. Innsbrück, 1889. Der Natürliche Werth von Dr F.V.Wiesser, Wien, 1889.

[2]V.Böhm-Bawerk, Kapital und Kapitalzins, II, page 148.

[3] V.Böhm-Bawerk ibidem, page 137.

[4] B.B,-B. ibidem, page 136.

[5] Voir v.Wieser, VII : »il n’y a plus personne maintenant, qui saurait nier, que la théorie de la valeur devra être réformée de fond en comble. »

[6] Toute la théorie de la valeur subjective n’est autre chose, que cette grande casuistique : Quand, sous quelles conditions et en quelle mesure une chose contribue-t-elle à notre bien être ?

[7] H.E., page 144

[8] H.F, page 147

[9] H.E., page 140

[10] H.E., page 153

[11] H.E., page 162.

[12] V ;Wieser, ibidem, page 20.V.B.-B.,ibidem, p.143.

[13] V.Wieser, ibidem, page 120.

[14] Que dire par exemple, de la distinction d’une valeur d’échange subjective et objective à côté d’une valeur subjective ?

  1. B.-B nomme la valeur qu’une pièce d’argent a dans l’estimation d’une personne privée, la valeur d’échange subjective de cette pièce ; mais il est clair que cette valeur d’échange subjective n’est autre chose que la valeur subjective ordinaire. Échanger l’argent, c’est en faire usage.

[15] V ;Wieser, ibidem, p79. T XIII – mars 1893.

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