Le refus de Ludwig von Mises (1).


Il y a près de soixante ans, Jacques Rueff – à droite sur la photographie ci-dessous – écrivait dans un livre (2) conçu en l’honneur de Ludwig von Mises – à gauche sur la photo -, les lignes qui suivent.
Celles-ci sont d’une actualité tragique comme vous le remarquerez car rien n’a changé.
Les économistes écoutés des politiques et autres médiats s’entêtent à tenter d’éloigner le fond de l’impasse où ils cheminent depuis le XIXème siècle, les pires moyens pour y parvenir n’étant jamais exclus.
 Ludwig von Mises est un avis rara dans ce XXe siècle qui est le nôtre car il considère la raison comme un instrument valide et efficace, même dans l’étude des questions qui concernent la science économique.

Selon lui,

«Tout ordre social donné a été conçu et projeté avant d’être réalisé.  [. . .]
Tout état existant des affaires sociales est le produit d’idéologies préalablement conçues. [. . .]
L’action est toujours dirigée par des idées » [3]

Le titre même de son grand livre, L’action humaine, est en lui-même et à la fois une affirmation et un refus.
Il indique ce qui, pour son auteur, constitue le véritable problème économique, ce qui est mis en relief par le comportement des hommes en ce qui concerne les choses qu’ils désirent, les choses appelées richesses.
Et il montre que le vrai problème économique est complètement englobé dans l’étude de tel comportement, qu’il ne consiste pas seulement dans une analyse des «processus objectifs qui s’opèrent tout à fait indépendamment de la volonté humaine.» [4]

Mises considère que l’organisation sociale est dépendante et en conformité avec les idées mêmes qui l’inspirent.
C’est simplement un système de voies et moyens pour atteindre certaines fins.
Il est convaincu que la grande majorité des gens s’accordent sur ces fins.
En conséquence, le problème économique est seulement celui du choix des moyens par lesquels les hommes peuvent réaliser, avec efficacité et au moindre coût, les résultats désirés.

Ce problème constitue un objet de la science et est ouvert à seulement deux types de solution, celles qui sont efficaces et celles qui ne le sont pas.
La raison – et seulement la raison – nous rend capables de choisir entre elles.
«L’homme n’a qu’un seul outil pour combattre l’erreur : la raison.» [5]
C’est la tâche de l’économiste de dire à l’homme politique quel système il doit mettre en place de façon à donner aux hommes ce qu’ils veulent, et non pas tout le contraire.

Par cette attitude, Mises se distingue des autres économistes.
La plupart de ses collègues prennent la structure sociale comme un fait qui ne peut être changé en aucun cas par la volonté des hommes.
Les marxistes expliquent cela comme une révélation de l’histoire.
Les non-marxistes la regardent comme le produit inévitable d’une évolution technique qui a donné lieu à un capitalisme de grandes unités, aux monopoles, cartels et trusts.
Les marxistes et les non-marxistes imputent, de la même façon, à nos économies modernes une rigidité qui les met presque complètement à l’abri du mécanisme des prix.

Pour les deux groupes, toute doctrine fondant l’établissement et le maintien des équilibres économiques sur le mouvement des prix est fausse, vaine, et dépassée.
Selon eux, c’est la tâche de l’économiste de découvrir les bons processus qui garantissent l’ordre économique sans recourir à la régulation spontanée.
Le total de la somme de ces processus constitue la nouvelle science de l’économie qui est exigée par l’état réel du monde dans lequel nous vivons.

Il est vrai – Mises ne le niait pas – que l’économie contemporaine est plus rigide que celle qui existait avant que les associations d’employeurs et les syndicats ouvriers enrégimentent une grande partie des forces de production.

L’essentiel, cependant, est que l’inélasticité actuelle de nos sociétés est beaucoup plus le résultat de leur caractère institutionnel que de la nature des techniques appliquées.

Ce sont des institutions établies par des hommes et voulues par eux qui immobilisent prix, salaires et taux d’intérêt.
Ce sont ces mêmes institutions qui accordent la protection sans quoi les oligopoles ou les monopoles dans leur quasi-totalité ne pourraient jamais exister.

Si, ensuite, ces institutions sont voulues par des hommes, c’est parce que les économistes n’ont pas réussi à les convaincre que ces institutions conduisent et doivent conduire à des résultats diamétralement opposés à ceux désirés et attendus être atteints.
En fait, la rigidité caractéristique de la plupart des économies contemporaines, et en particulier de plusieurs économies, n’a été rendue possible que par le silence des économistes.
S’ils n’avaient pu que jeter une lumière révélatrice sur les conséquences sociales qu’une telle rigidité ne pouvait manquer de susciter et sur les privations et souffrances qu’elle devait nécessairement engendrer, la rigidité n’aurait pu être ni établie ni maintenue.

La législation française sur les loyers, par exemple, a été inspirée par des considérations sociales louables.
Et pourtant, elle est une formidable source de malheur et de désordre. Toute personne de bonne foi et avec tant soi peu de connaissance du mécanisme des prix aurait pu prévoir les effets sociaux tragiques.
Mais non ! Les rares avertissements qui avaient vraiment prédit les malheureuses conséquences ont toujours été refusés par le chœur des hommes complaisants, anxieux par-dessus tout de ne pas s’opposer aux solutions voulues par l’opinion publique et acceptées par les gouvernements.

Il serait cruel d’insister sur l’apprentissage des raisons de la renonciation pratiquement universelle de la pensée.

Leibnitz a déjà indiqué que

«Si la géométrie s’opposait à nos passions et à nos intérêts présents autant que la morale, nous ne la contesterions pas moins et violerions ses lois.
Et cela en dépit de toutes les preuves offertes par Euclide et d’Archimède, qu’on traiterait alors d’élans de fantaisie et croirait pleines d’erreurs.
Et dans ce cas, Joseph Scaliger, Hobbes et autres, qui ont écrit contre Euclide et Archimède, ne seraient pas aussi chiches de disciples qu’ils le sont désormais. » [6]

Ce que ce philosophe a dit de la morale s’applique avec encore plus de validité à l’économie politique.

Mais s’il n’y a que quelques esprits dans le domaine de la science économique qui sont restés fidèles à Euclide et Archimède, sans doute le plus marquant, le plus efficace et le plus déterminé est Ludwig von Mises.

Avec un enthousiasme infatigable, avec courage et foi sans borne, il n’a jamais cessé de dénoncer les raisons fallacieuses et les contre-vérités avancées pour justifier la plupart de nos nouvelles institutions.

Il a démontré, au sens le plus littéral du mot, que, tout en prétendant contribuer au bien-être de l’homme, ces institutions ont été les sources immédiates de la misère et de la souffrance et, finalement, les causes des conflits, de la guerre et de l’esclavage.

Aucune considération ne le détourne le moins du monde du chemin escarpé où sa froide raison le guide.
Dans l’irrationalisme de notre ère, il est resté une personne de raison pure.

Ceux qui l’ont entendu ont souvent été étonnés d’être dirigés par le bien-fondé de son raisonnement dans des endroits où ils n’avaient jamais osé aller du fait de leur timidité trop humaine.
Sa personne et ses idées m’ont toujours remémoré l’histoire de Monsieur Teste où Paul Valéry personnifie l’intelligence dépourvue de toute faiblesse et la raison sujette seulement à sa logique absolue et à la certitude de ses propres conclusions.

Dans les mots qui suivent, l’un des auditeurs de Monsieur Teste rapporte les sensations qu’il a ressenties en l’écoutant :

«Il me brise l’esprit d’un mot et je me vois comme un vase défectueux que le potier a mis au rencart.
Il est aussi dur, monsieur, qu’un ange.
Il ne se rend pas compte de sa force : il trouve des mots inattendus qui sont trop vrais, qui accablent les gens, les réveillent au milieu de la folie à quoi ils sont confrontée, tous attrapés d’être ce qu’ils sont, dans les mailles de la vie, dans la sottise.
Nous vivons dans le confort, chacun dans son absurdité, comme des poissons dans l’eau, et nous ne percevons jamais, sauf par chance, toute la stupidité que contient la vie d’une personne raisonnable. » [7]

Et le même auditeur poursuit :

«Il y a en lui je ne sais quelle effrayante pureté, quel détachement, quelle force indéniable et quelle lumière.
Je n’ai jamais observé une telle absence de confusion et de doute dans une intelligence qui est aussi profondément industrieuse.
On ne peut lui attribuer aucun malaise d’âme, aucune ombre de coeur. » [8]

Si nous comparons la ruse de l’irrationalité économique à l’intransigeance imperturbable de sa pensée lucide, Ludwig von Mises a sauvegardé les fondements d’une science économique rationnelle dont la valeur et l’efficacité ont été démontrées par ses travaux.

Par ses enseignements, il a semé les graines d’une régénération qui portera ses fruits dès que les hommes recommenceront une fois de plus à préférer les théories qui sont vraies aux théories qui leur plaisent.

Quand ce jour viendra, tous les économistes reconnaitront que Ludwig von Mises mérite leur admiration et leur gratitude.
Car c’est lui qui, au milieu de la confusion d’une science qui tend à démentir les raisons de sa propre existence, a inlassablement affirmé les droits de la raison, sa suprématie sur la matière, et son efficacité dans l’action humaine.

Notes.

[1] Titre original en anglais The Intransigeance of Ludwig von Mises.  Le texte a été publié uniquement en anglais.  Cf. http://mises.org/misestributes/rueff.asp

[2] Mary Sennholz (ed) (1956), On Freedom and Free Enterprise: Essays in Honor of Ludwig von Mises, D. Van Nostrand, Princeton, N.J., pp. 13–16.

[3] Ludwig von Mises (1949), Human Action, Yale University Press, New Haven, p. 188.

[4] Joseph Staline, Les problèmes économiques du socialisme en U.R.S.S., Ed. Sociale, p. 4.

[5] Ludwig von Mises, op.cit., p. 187.

[6] Gottfried Leibnitz, Nouveaux Essais, I.II.12.

[7] Paul Valéry, Monsieur Teste, N.R.F., p. 86.

[8] Ibid., p. 104.

Dix ans plus tard, Ludwig von Mises écrira, à son tour, un article dans un livre conçu en l’honneur de Jacques Rueff – pour l’anniversaire de ses soixante-dix ans -.
Il l’intitulera “On Some Atavistic Economic Ideas” : j’ai eu l’occasion de le publier, en français, il y a quelques années, le 25 novembre 2008.

J’y ai ajouté quelques compléments qui nous amènent à aujourd’hui.

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Un groupe de chercheurs en économie autrichienne
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