L’Empire socialiste des Inka

Les Indiens ignorant l’écriture, nous ne possédons aucun document rédigé dans la langue kičua qui était parlée sur le plateau à l’époque de la conquête. Les premiers chroniqueurs espagnols ont reproduit comme ils ont pu, dans leur propre langue, les sons qu’ils entendaient ; il en résulte que nous trouvons le même mot écrit de trois ou quatre manières différentes, ce qui n’est pas fait pour simplifier les recherches 1. Les auteurs modernes eux-mêmes ont adopté tantôt une orthographe, tantôt une autre, avec la plus grande fantaisie. Aussi, pour couper court à toutes controverses, avons-nous décidé d’adopter ici l’écriture phonétique internationale, conformément au tableau de notation de Meillet et Cohen 2, ce qui permettra à tous les lecteurs, à quelque pays qu’ils appartiennent, de prononcer les mots kičua de la même manière 3.

Faute de documents écrits, les Espagnols n’ont pu être renseignés que verbalement. Les Indiens avaient, il est vrai, à leur disposition un aide-mémoire, le kipu, formé de cordelettes nouées, dont nous parlerons ultérieurement, mais ce n’était là qu’un instrument bien imparfait. Grâce à lui cependant, au temps des Inka, les historiens officiels de l’Empire retenaient les événements passés et en transmettaient le récit à leurs successeurs. Nous savons qu’en outre chaque province avait les historiens particuliers, sans pouvoir préciser si ces derniers étaient des fonctionnaires spéciaux ou simplement les chefs des tribus. Sarmiento de Gamboa raconte que l’Inka Pačakutek les rassembla tous dans la capitale, les interrogea longuement, et fit peindre les événements principaux qui avaient marqué le règne de ses ancêtres sur de grandes planches garnies d’or qu’il plaça dans une salle du temple du Soleil, où lui seul et les savants désignés par lui pouvaient pénétrer ; puis il chargea quelques Indiens de prendre soin de cette bibliothèque d’un nouveau genre 4. La preuve de l’imperfection de ce système éclate dans ce fait même que les Indiens, à l’époque de la conquête, avaient complètement oublié l’existence des civilisations anciennes que nous ont révélées les fouilles archéologiques à Tiahuanaco en Bolivie, à Huamachuco au Pérou, à Chordeleg en Équateur. Rien d’étonnant à cela ; la mémoire collective des peuples ne s’étend guère à plus de deux ou trois cents ans 5, et les cordelettes sont vraisemblablement de date récente, car on ne les trouve pas dans les tombes antérieures aux derniers siècles 6. Même en reconnaissant, avec Markham, que les Indiens avaient une excellente mémoire, on conçoit qu’ils aient ignoré les faits antérieurs à l’avènement des Inka 7.

A côté de l’histoire, ainsi établie, dont la connaissance était réservée à l’élite seule et qui était enseignée dans les écoles de Cuzco, comme nous le verrons plus loin, existait une autre histoire, un peu différente, qui était vulgarisée par les poètes officiels chargés de composer des chants et de les répéter aux jours de fête. Les chroniques nous apprennent en effet qu’à la mort du souverain un conseil de hauts fonctionnaires et de savants se réunissait et examinait la vie du défunt. S’il estimait qu’elle avait été profitable à l’Empire, il faisait appeler les poètes et leur enjoignait de conserver le souvenir des actes du monarque disparu pour les transmettre à la postérité ; dans le cas contraire, le nom seul du souverain était mentionné sans aucun commentaire. Jamais histoire officielle ne fut établie avec plus de rigueur. Une fois que l’élite avait prononcé son verdict, le souvenir de l’Inka était maintenu ou aboli ; le peuple ignorait désormais ceux de ses maîtres qui n’avaient pas su demeurer à la hauteur de leur tâche : l’oubli était la sanction des actions jugées mauvaises accomplies par un chef, que, même une fois mort, nul Indien n’avait le droit de maudire.

La suite sur le site d’Hervé de Quengo

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